cas 01 - une femme s’évanouit à la pause café

Monique. Elle et moi, nous sommes descendus en même temps et dans le même ascenseur, jusqu’au rez-de-chaussée à partir du vingt-quatrième étage où nous travaillions à l’écart de la lumière du jour pour une boite de télémarketing. C’était le temps de la pause café, entre nous celle de la pause café et cigarette. Quand elle disait ça de sa voix creuse, j’avais de vieilles images, en noir et blanc comme il se doit, du film de Jarmusch. La pause n’était pas simultanée pour tout le monde : les quinze minutes étaient partagées par petits groupes. Mais Monique et moi, la cigarette, tout autant que le café, nous en aurions fumé, nous en aurions bu sans arrêt depuis ce matin, si cela avait été permis. Il y a de ces règles qui vous sauvent une vie.

Si bien que nous sommes descendus. Faisait un bail que nous nous éreintions à ce boulot, sans promotion ni pour Monique, ni pour moi. Nous étions des employés bien trop normaux. « Font bien la job », voilà ce que les supérieurs disaient de nous, entre eux, lorsque venait le temps des évaluations, mais c’était tout. Et nous demeurions là, bêtement, entre nos cloisons d’un tissu similaire à la moquette usée par nos circonvolutions – surtout celles de nos fauteuils, mais aussi de nos pieds, quand un client potentiel nous précipitait dans l’embarras avec toutes ses questions. La moquette, devenue mince comme peau de chagrin. Voilà. Même après tout ce temps, lorsque l’ascenseur chutait en quelques secondes de notre vingt-quatrième étage au rez-de-chaussée, les oreilles nous bouchaient, la tête nous tournait, inévitablement. Et le tournis, pendant que nous marchions côte à côte comme deux endormis jusqu’aux portes tournantes, jusqu’au trottoir où nous plissions exagérément des yeux devant tant de lumière et de cohue.

Même rituel que tous les jours. Quatre fois par jour (pause du matin, avant et après le lunch, pause de l’après-midi). Chacun son paquet. Monique fume des légères. Je tire mon briquet de ma poche de chemise. J’allume. Me reste au fond de la gorge, malgré l’habitude, le gout acre de l’espresso en machine que nous avons bu d’un trait avant de descendre. Chaque fois que je glisse les pièces dans la machine, chaque fois que j’en retire le petit gobelet au contenu tiède qui a la couleur d’une infusion de thé noir avortée, je me dis que je devrais plutôt aller le chercher au café du rez-de-chaussée et le prendre en remontant. Mais je préfère encore, dirait-on, avoir ce gout désagréable en bouche au moment de la première bouffée de tabac. Comme si ça me préparait au choc, comme si ça me prédisposait les bronches. Quelque chose me disait, également, que je risquais davantage l’infarctus spontané avec une telle combinaison quotidienne. Ça me tomberait dessus d’un coup, sans crier gare, en plein milieu d’une phrase, tiens. J’en avais déjà fait le cauchemar.

Si bien que je ne portais pas tellement attention à ce que disait Monique. Je me suis bien rendu compte avec le temps que tout ce que nous partagions, dans la vie, tout ce que nous avions vraiment en commun, c’était ce vice de café-cigarette et cette condition minable et stagnante de petits salariés. Il y avait, quoi, une bonne vingtaine d’années qui nous séparait? Ses histoires de veuve qui joue aux cartes le weekend pour se désennuyer un peu, cela avait eu raison de mon degré d’attention. Elle parlait, parlait, parlait. Mon regard, quand il ne portait pas ailleurs, se fixait sur ses pauvres dents jaunies, ses gencives encrassées. Peut-être devrais-je arrêter tout ça avant de me retrouver dans une situation similaire… Quand elle s’arrêtait en me regardant, le plus souvent j’acquiesçais et je parlais brièvement d’un sujet pris au hasard, n’ayant fort probablement aucun lien logique avec ce qu’elle venait de dire. Mon réflexe voulait que je résume le dernier film que je venais d’aller voir au cinéma et que j’en donne mon appréciation. Monique m’a déjà dit que j’avais des gouts un peu « pointus » à cet égard, et qu’à cause de cela, elle dirait non si je venais à l’inviter. Quelle chance.

Je retrouvai (du regard, car je n’avais pas bougé du tout), dans son racoin, comme à son habitude, le pauvre guenilloux barbu qui demandait la charité à grands traits de sharpie noir, sur un carton détrempé qu’il tenait à bout de bras quand les passants arrivaient à sa hauteur. Il restait toujours silencieux. Chaque fois que je le voyais, je prenais ça comme un baume, je me disais que finalement, je ne devais pas être dans la misère tant que ça. Je sais que c’est horrible à dire, mais ça fait du bien de voir qu’il y a des gens plus miséreux que soi. J’ai pensé le dire à Monique, et je sentais en moi le ton amusé que j’aurais alors employé. Elle serait sans doute restée bête, et ça se serait ébruité, et je finirais par passer pour un beau snob. Je me suis donc tu.